permalien Terre des Oublis

Rédigé le Dim 06 Jan, 2008 11:15:28 Ajouter un commentaire
Une tasse de thé aux agrumes pour Terre des oublis de Dhuong Thu Huong, ed. Le Livre de Poche, 2007.

Dhuong Thu Huong nous plonge dans le Vietnam rural de l?après-guerre à travers le récit de deux histoires d?amour, chacune menacée de différentes manières par la guerre.

Quelques mois avant la guerre, Mien rencontre Bôn, un jeune homme vigoureux éperdu de passion et d?ambition qui la sauve de la noyade. Elle l?épouse, vit avec lui une brève mais intense histoire d?amour.
Mais la guerre du Vietnam éclate bientôt et le jeune mari s?en va en guerre.

Plusieurs mois passent et le jeune guerrier est déclaré décédé. Mien s?en retourne vivre chez sa tante. Elle reste veuve et endeuillée durant quatre ans, puis rencontre Hoan.

Tourmenté par une ancienne trahison, ce jeune et séduisant fils d?instituteur quitte son village natal pour partir à la recherche d?une terre pour établir une plantation et d?un havre pour trouver la paix. Ils tombent amoureux, se marient, et font un enfant ensemble.

Hoan s?enrichit et devient alors l?homme le plus respecté du village, le Hameau de la Montagne. La petite famille vit pendant 10 ans une existence paisible. Une vie harmonieuse qui se trouve soudain ébranlée par un événement faisant l?effet d?une bombe destructrice pour Mien et pour sa famille : Bôn, pourtant déclaré mort 10 ans auparavant, est revenu ; il réclame sa femme.

Mien plie sans se battre sous la pression sociale, non dite mais latente, de tout le village et de l?autorité communiste. Bôn incarne l?honneur de la patrie, il symbolise tous ceux qu?on a perdus au cours de la guerre. S?en occuper et revenir vers lui est un devoir d?honneur auquel Mien ne peut pas échapper. Mien retourne vivre avec son premier mari sans le sou, malade, impuissant, tourmenté, halluciné, avide d?amour et de chair.

Ce récit nous invite à un voyage psychologique, social et culturel au c?ur du Vietnam du lendemain de la guerre.

Il retrace les tourmentes de 3 personnes qui n?ont rien demandé d?autre à la vie que de réussir et d?aimer. Plongé tour à tour dans l?esprit de chacun des personnages, le lecteur comprend les raisons et les comportements de chacun.

 Vivant dans une société pétrie de normes sociales et morales, Mien ne peut pas suivre sa propre volonté et doit se résoudre à sacrifier une vie emplie de confort, d?amour et de chaleur pour une existence indigente ; c?est sa double dette pour être vietnamienne envers la patrie endolorie, frâichement sortie de la guerre et envers un mari symbole d?une nation vaillante mais blessée.

 Si Bôn a survécu à la guerre, c?est d?avoir pensé un jour retrouver un amour de jeunesse, c?est de s?être accroché à un espoir, un idéal de vie après la paix, un horizon éclairé au loin par le souvenir de sa femme et le projet de bâtir une petite famille sur la terre de son enfance. Comment alors s?étonner si, de retour de la guerre, Bôn demande à « récupérer » sa femme ? Celle-là même qui est le dernier fil qui le noue à la vie ?

Cette donnée centrale du roman invite à interrogation :

Bôn prétend aimer Mien. Mais s?il voue à cette femme un amour vrai, loyal et sincère, cette femme remariée, mère du fils d?un autre et heureuse dans un foyer prospère, comment lui demander de revenir vers lui et de sacrifier tout ce qu?elle a construit ?

S?agit-il d?un véritable amour ou du désespoir d?un homme-fantôme qui se raccroche par tous les moyens aux dernières lueurs de la vie ?

L?auteur réalise alors en 700 pages un pamphlet poignant contre la guerre. Si la guerre n?est jamais mise en cause directement, elle est implicitement désignée tout au long du roman comme la source de tous les maux.

Ce livre nous invite également à survoler diverses rites et pratiques de la société vietnamienne, les préjugés et autres présupposés accolés à la mentalité collective. Et ce sous le prisme d?un ?il critique de l?auteur faisant acte d?une rébellion plus ou moins discrète en en montrant les effets dévastateurs sur la psychologie des personnages.

Ainsi est évoquée la manière dont Mien accepte de revenir vers son premier mari, sans se battre pour ses propres désirs et volontés par crainte d?être rejetée par sa communauté.

Ainsi sont évoqués les « tribunaux » informels des villageois lors desquels les habitants du hameau se réunissent et assouvissent le besoin de parler d?autrui, de déplorer avec satisfaction les malheurs des personnages malchanceux, mais également de louer la générosité de celui qui fait du bien. A travers le retracé de ces pratiques propres à une communauté, l?auteur semble faire un clin d??il à l?humanité entière quant à un besoin somme toute humain: constater le mal d?autrui apprend à mieux supporter le sien.

 
Le dénouement porte l?empreinte d?une contestation très directe de la part de l?auteur contre tous ces préjugés sociaux, et d?une fine opposition à la guerre. La guerre ne mène qu?à la perte des individus, en tous points de vue, et l?amour triomphe toujours.


Sans doute l?auteur a-t-elle voulu en revenir à un adage, devenu bien banal mais toujours si véridique : faites l?amour, pas la guerre.





Rajouter un Feedback

  • Nom:
  • Email:
  • Code Anti-Robot:
  • Feedback: